ARTICLE DES DNA DU 15-11-05

 
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Beffa, singulièrement pluriel

   Entamée à Muttersholtz, la seconde tournée AJAM de la saison accueille un musicien à vocation multiple.
 Difficile de trouver, à un âge encore jeune, esprit à ce point fertilisé par les exercices et spécialisations les plus diverses. Karol Beffa, qui fut enfant acteur (on l'a vu en Mozart chérubin dans un téléfilm de Marcel Bluwal), s'est mesuré à tous les défis. Entré premier à Normale Sup, il est titulaire d'une licence d'histoire, d'une maîtrise d'anglais, d'un master britannique de philosophie, et avec cela diplômé de mathématiques. Boulimie intellectuelle qui n'est que mise en bouche au regard des sept premiers prix parallèlement obtenus au CNSM de Paris, préambule à maint autre titre envié.

De fiévreuses extases

 Ce surdoué passe de la pratique et de la culture pianistiques les plus larges à une activité, qu'on devine quotidienne, d'improvisations au clavier. La partition fixe parfois les bonheurs les plus rares de l'invention : patience et fulgurance se nourrissant réciproquement. Invité des Amis des jeunes artistes musiciens, il a inauguré dimanche à Muttersholtz, non loin de Sélestat, un nouveau lieu de concert, Textures Association, abritant un petit studio d'enregistrement.
 Le pianiste qu'est Karol Beffa élit avant tout dans son jeu la clarté et la solidité : une franchise qui d'emblée marque sa traduction de deux chorals de Bach transcrits par Busoni. L'Adagio en si mineur de Mozart, se déroulant sans afféterie ni désarticulation, retrouve une simplicité expressive que quelques interprétations récentes semblaient avoir oubliée. Si contrastés soient-ils, la Mort d'Isolde transcrite par Liszt et le Menuet antique de Ravel ont en commun un art de la coloration sobre visant à la lisibilité, sans que l'analyse exclue l'élan lyrique.
 Deux pages contemplatives des Heures persanes de Koechlin en conclusion témoignent d'une sensualité harmonique qui est aussi chez Karol Beffa la marque la plus frappante de la pratique créatrice. L'improvisation en est la part la plus affichée, qui occupe la moitié du récital. Le public lance des thèmes, musicaux ou non, auxquels le pianiste réagit avec plus ou moins de bonheur, paraphrasant par exemple la Chaconne en ré mineur de Bach dans les schémas d'un discours baroque, voguant dans le postdebussysme pour parler de l'eau et faisant chanter des oiseaux dans l'arbre généalogique de Ligeti.
 Karol Beffa compositeur est ici représenté par deux pièces à la fois rveuses et passionnées. Si les titres, En blanc et noir et Arc-en-ciel, renvoient à Debussy et aux Etudes de Ligeti, le mouvement qui les anime rendrait plutôt hommage aux fiévreuses extases de Scriabine. Quoi qu'il en soit, cette écriture librement néotonale sait capter l'écoute par un traitement très personnel d'un motif obsessionnel.

Christian Fruchart

Récital repris à Saverne (Ecole municipale de musique) aujourd'hui, 15 novembre, à 20h, à Colmar (Foyer du théâtre municipal) le 17 à 20h30, à Barr (Hôtel de ville) le 20 à 17h, à Strasbourg (Munsterhof) le 22 à 20h. Le vendredi 18 à 20h, soirée spéciale au théâtre de Sainte-Marie-aux-Mines, o Karol Beffa improvisera sur le film Le dernier des hommes, de Murnau.